Chapitre 1

Publié le par Corsimokhan

Denis Bogros
(1927-2005)
 

  Les chevaux des Arabes
(1978)

  Chapitre 1

  Comment les Européens ont connu le Cheval Oriental

Richard Coeur de Lion avait ramené en Angleterre,
au retour de la troisième croisade, deux superbes chevaux orientaux,
qui faisaient partie du butin pris à Chypre. HENRY LEE


Bien que la déesse Epona, déesse des Cavaliers, soit d'origine celte et plus particulièrement gauloise, on peut affirmer que les peuples de l'Europe occidentale, paysans sédentaires ou bourgeois des cités médiévales, ne se sont guère épris de l'equus caballus jusqu'à la fin du Moyen Age. Nous ne saurions nous en étonner puisque, précisément, l'usage du cheval s'est répandu en notre monde avec les invasions des nomades. Les Européens apprirent à se servir du cheval par l'influence directe des peuples cavaliers venus des steppes. Peuples qui, à l'apogée de leur puissance du VIIIe au XIIIe siècle, ont envahi à maintes reprises les pays de l'ouest. Dès lors les Européens s'engagèrent dans la voie de la connaissance équestre et, après avoir utilisé les animaux de leur terroir, lourds et lymphatiques, ils apprécièrent au plus haut point les variétés venues d'Orient. Ces contacts entre Européens et Orientaux se firent soit par le sud : Espagne, Italie où les conquérants cavaliers avaient importé leur élevage ; soit par les plaines de l'est européen où les combats devaient se poursuivre jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. On ne saurait non plus, oublier l'influence des croisades sur l'aristocratie terrienne, et singulièrement celle d'Angleterre.

Tout d'abord ce fut dans les pays du sud, anciennement occupés par les Arabes, que les continentaux recherchèrent une remonte de meilleure qualité. Ce fut l'époque de la grande renommée des chevaux d'Espagne : Les Genets, dont la parenté avec le Barbe, sinon l'Arabe, est certaine. Tous les écuyers de cette époque les ont vantés - dont le célèbre Newcastle. Les chevaux du sud de la péninsule italienne eurent aussi leurs partisans. Ils contribuèrent largement au succès de l'Ecole d'équitation italienne au XVIe siècle et à son rayonnement en Europe. En 1580, les Habsbourg fondaient dans le massif du Karst le haras de Lipizza, avec des juments du cru, des Andalouses et des étalons italiens. Mais les combats se poursuivaient à l'est de l'Europe contre les Ottomans qui avaient pris la relève des Arabes et des Tatares. Et les écuyers militaires ne cessaient d'attirer l'attention des grands - empereurs, rois et princes - sur la nécessité de remonter leurs cavaleries en chevaux venus d'Orient. Le fait est général. Nous citerons le plus sympathique de ces écuyers. C'est le Sieur Jean Tacquet, seigneur de Lechêne, de Helst et autres lieux de Belgique, qui publia en MDCXIV chez Robert Bruneau à Anvers un traité des haras dédié à l'archiduc roi des Belges. Le titre en dit long sur la violence de ses convictions Philippica ou Haras des chevaux. L'exorde, rédigée en alexandrins par son frère en témoigne plus encore :

Princes vous perdez temps à conquerre la terre,
Que jà les ottomans vous ont osté par guerre,
Si pour y parvenir vous n'allez practiquant
L'advis de cest autheur, par ce moyen peuplant
Voz terres de chevaux de course Orientale ;
Qui ayant quant et quant une vigueur esgale.
Unicque et seul moyen pour monstrer la vertu
De vos braves Soldats, que nature a rendu
Bonshommes de cheval ; qui alors pourront joindre,
Combattre main à main, de la lance bien poindre
Ces Asiens, qui sont les mieux montez de tous,
Et qui la guerre font, trop plus vistes que nous.

Le Sieur Tacquet avait une idée claire des questions d'élevage du cheval. Il écrit au chapitre II : « ... Bien est vray, qu'es pays chauds, secs ou fertiles du Levant et Midi, toutes choses qui y naissent d'ordinaire sont plus fortes, substantieuses et mieux parvenues, que non point en ces pays humides du Nord et West [...] Par conséquent sont les chevaux d'iceux pays chauds, plus nobles, plus beaux et plus courageux qu'en nostre pays froid : l'on le voit à l'œil, si l'on veut parangonner chevaux de Turquie, d'Arabie, de Barbarie et d'Espagne aux nostres. »

C'est au chapitre X qu'il expose ce qu'il sait des chevaux d'Orient : « … Je tiens qu'entre tant de chevaux turcs, les principaux sont trois sortes qui sont à estimer : les premiers sont les Persiens qui viennent au mesme Royaume : et bien que ce pays soit au Sophi, et non au Turc, nous les tenons pour Turcs, puisqu'ils y passent pays pour venir chez nous ; ou qu'ils viennent des mains des Turcs, avant que parvenir aux nostres : ce sont les chevaux principaux de l'Orient, la plus part venant de Médie, auquel pays est Campus Niséus. Hérodotus dit que de la viennent grans et forts chevaux larges de crouppe, larges de poitrine, car les Persiens portent armes pesantes, les chevaux couverts et bardez, rarement qu'ils font chastrer leur chevaux, afin qu'ils soyent meilleurs à la guerre ; il en vient fort peu à nous ; qui a un tel cheval, le doit priser car ils sont vistes, allaigres, forts et continuels au travail, et ont toutes les bonnes qualitez que l'on sçauroit désirer en cheval de guerre, fors que sur l'estable ils sont un peu malaisez à penser, lesquels sont désirez et pourchassez des Turcs, comme les chevaux d'Espagne et de Naples le sont de nous autres. Les seconds chevaux de Turquie, sont ceux d'Arabie et d'Arménie, qui sont pareillement bons, et viennent aussi rarement à nous ; Les Seigneurs Turcs les estiment comme les chevaux Persiens, pour estre venus d'iceluy haras (3), car l'Arménie, et l'une et l'autre Arabie, ne sont distantes de Persie, que par le goulfre Persique : Ces chevaux ne parviennent aux mains du commun soldat Turc ; car ils sont chiers, et les Seigneurs en font estat comme sus dit est, mais ne sont pas si forts que ceux de Persie, ains plus gentils, et de meilleure bouche, ils ont la carrière meilleure, et sont plus fermes du pied, qu'autres chevaux Turcs : sont encore moins choleres que ceux de Persie, de la reste fort traictables et bonasses. Les troisièmes sont les chevaux Morisques ou de Barbarie passant d'Affricque en Italie : de là ils viennent encore à nous, et convient sçavoir qu'il y a grand différence entre ceux cy et ceux d'Arabie ; ce que j'infere pour cause qu'aucun ne les distinguent, estant Arabie beaucoup de cent lieues long de Barbarie, du tout vers l'Orient en Asie, et Barbarie vers midy en Affricque, d'où ces chevaux Mores ou Barbes nous viennent : Ils sont petits, mais forts, au travail continuel, et supportans beaucoup... »

Cet exposé magistral d'un homme de cheval de la fin du XVIe siècle, début du XVIIe, nous prouve qu'en ce temps-là, les connaisseurs savaient faire la différence entre les chevaux venus du Proche-Orient ou de l'Afrique du Nord. Cependant notons que, s'il les place tous ensemble au-dessus des chevaux d'Europe, il les nomme « indifféremment chevaux Turcs ». Ayant en effet à sensibiliser l'opinion sur la nécessité d'importer des chevaux d'Orient, il devait juger inutile de s'embarrasser de nuances. Et c'est ainsi que les Européens du XVIIIe siècle et du siècle suivant ne feront guère de distinction entre les chevaux venus d'outre-mer, de l'est ou du sud. Tous seront englobés dans la dénomination d'Orientaux et cela jusqu'au XIXe siècle. On sait sans doute que les termes : « arabe » ou de « race arabe », ne furent introduits que lentement et tardivement dans notre stud-book. Cette conception fut générale en Europe.

Cependant, le cas des Anglais est assez original pour que l'on s'y attarde. Phénomène historique lourd de conséquences, l'aristocratie anglaise ramena des croisades le goût des courses et du cheval à sang chaud. Dès le début du XIIe siècle, Henri Ier fit venir des chevaux d'Italie, et aurait possédé deux étalons orientaux. La première course dont parlent les chroniqueurs (Sir Bevis, Metrical Romance) eut lieu sous le règne de Richard Coeur de Lion à la fin de ce même siècle. « La distance était de trois miles, le prix de 40 livres d'or. Ce prince avait ramené en Angleterre, au retour de la IIIe croisade, deux superbes chevaux orientaux, qui faisaient partie du butin pris à Chypre. En même temps, Roger de Belesme, comte de Shrewsbury, introduisait plusieurs étalons d'Espagne. » (D'après Henry Lee, Historique des courses de chevaux, Paris, 1914.) L'auteur que nous venons de citer nous donne des détails très intéressants sur la part prise par l'importation de chevaux orientaux dans l'élevage du cheval en Angleterre au cours de nombreux siècles. Nous le citerons largement ci-dessous. Edouard II (1307-1327) importa 30 chevaux lombards. Edouard III (1327-1377) fit venir 50 étalons d'Espagne. Henri VIII (1509-1547) qui prit des mesures draconiennes pour améliorer l'élevage du cheval en son royaume, importa des juments barbes « que lui avait offertes le prince de Mantoue », et à un prix fort élevé « de nombreux étalons de Turquie, de Naples et d'Espagne ». Il publia aussi le premier « bill » sur les courses. « Elisabeth (1558-1603) poursuivit l'oeuvre d'amélioration des races indigènes... elle réunit, à Greenwich, une quarantaine d'étalons orientaux. »

C'est Jacques Ier (1603-1625) qui doit être considéré comme le véritable fondateur des courses réglementées (en Europe) et le précurseur qui avait pressenti les qualités d'améliorateur du cheval arabe. Il fit venir plusieurs étalons orientaux. Celui sur lequel il fondait ses espoirs fut hélas battu dans toutes ses courses et ne réussit pas mieux au haras. Il s'appelait The King's Arabian. Les préjugés aidant, cet échec fit arrêter l'expérience, mais on sait que l'idée sera reprise et avec quel succès !... « Il envoya au Maroc, en Arabie et en Turquie, ses écuyers Christophe Wirville et Georges Fenwick, pour lui acheter des étalons et surtout des juments triées sur le volet, connues depuis sous le nom de Royal mares, qui donnèrent le jour aux meilleurs chevaux de l'époque, et dont le sang se retrouve dans le pedigree de tous les chevaux les plus célèbres du turf anglais. » (H. Lee.) Sous le règne de Jacques II (1685-1689), les étalons Listerturk, Barb Chillaby, l'Arcy's White Turk et Yellow Turk, Curwen's Bay Barb et Toulouse Barb, Saint Victor's Barb, Hutton's Bay Turk, Matthew's Persian, Croft's Egyptian

Guillaume III (1689-1702) créa le stud-book, ou registre des généalogies. The General Stud-Book containing pedigrees Race Horses. Mais c'est en 1705, que fut importé un cheval arabe « dont la venue allait fixer pour toujours l'orientation définitive à donner à l'élevage » du cheval de course. « Ce cheval portait le nom arabe de Mannicka (4), mais on l'appelle The Darley Arabian du nom de son propriétaire ». Il avait été acheté à Alep, par le frère de Mr. John Brewster Darley et provenait du désert de Palmyre. Ce fait historique doit être souligné. Il montre clairement que le cheval arabe de la meilleure lignée provenait de l'élevage du désert de Syrie. En outre, et c'est très important, il autorise à penser que si, au début du XVIIIe siècle, la terminologie actuelle - et dont nous parlerons plus loin - de Kohelan, Muniki, Saklawi, etc., existait déjà en Syrie, elle était totalement ignorée des Européens et particulièrement des Anglais ! Sous le règne de George II (1727-1761) parut le premier Racing Calendar, que l'on doit à John Cheney (1728) et qui fut repris en 1773 par James Weatherby.

Ce long développement au premier chapitre d'un ouvrage consacré au cheval arabe peut sembler déplacé. Il n'en est rien car, nous espérons le montrer au cours de cette étude, la façon dont les Européens, et singulièrement les Anglais, ont découvert puis conçu le cheval arabe a eu en définitive une influence très grande sur celui-ci, tant sur le plan de la terminologie que du modèle... nous nous trouvons en effet devant un phénomène historique assez curieux où l'observateur va influer sur l'objet observé et sans aucun doute le modifier !

Pour lors nous pouvons conclure que les Européens ont d'abord confondu toutes les variétés de chevaux du Maghreb, du Machrek (5) et même de Perse... Cela fut constant jusqu'au XIXe siècle pour les Continentaux qui, nous l'avons compris, envisageaient la question sous l'angle du cheval de guerre. Or, nous savons que de ce point de vue les cavaliers militaires ont toujours préféré à l'Arabe, ses dérivés. C'est un fait d'histoire militaire. Quant aux Anglais, orientés de bonne heure vers les courses et bien que partant de la même confusion, ils arrivèrent assez vite à reconnaître les meilleures qualités du cheval oriental de la variété arabe, tel Darley Arabian (1705). Encore que l'opinion ne fût pas unanime dès cette époque, puisque dans les années 30 du XVIIIe siècle, les Anglais acceptaient comme « Chef de race » Godolphin Barb qui venait du Maghreb et avait transité par la France. Ce pragmatisme est à l'honneur de nos amis d'outre-Manche. Ils ont retrouvé ainsi la conception des classiques arabes qui n'ont jamais donné à l'origine géographique une quelconque valeur. furent importés. On notera leurs noms indiquant leurs origines !


C'est à partir de la fin du XVIIIe siècle, avec le voyage de Niebuhr, explorateur allemand, en Arabie, avec la campagne d'Egypte du corps expéditionnaire français sous les ordres de Bonaparte, avec les voyages en Syrie et en Arabie de Burkhardt, explorateur suisse, que les Européens feront une distinction définitive entre le cheval d'Arabie et les autres chevaux orientaux. Mais il faut noter tout de suite que ces explorateurs ont visité les régions tant de la péninsule arabique, que de la grande Syrie jusqu'à l'Euphrate, que de la Mésopotamie jusqu'à Diar Bekr (Diyarbakir, actuellement en Turquie), et que c'est l'ensemble de ces régions qui pour eux constitue l'Arabie. D'ailleurs cette conception de l'Arabie correspond très exactement à l'histoire, sinon à la géographie, et, en l'occurrence, c'est le plan historique qui est le plus important. En effet, selon le Prophète Mahomet et les premiers califes, la Nation arabe s'étend sur toute l'aire d'expansion des tribus issues de Kahtan et d'Ismaël. C'est-à-dire sur tout le Proche-Orient, du sud de la péninsule arabique jusqu'au Tigre supérieur et inférieur. Sur le plan politique, les Européens ont fait bien des erreurs, n'ayant pas su comprendre ce concept fondamental de la pensée arabe... Sur le plan du cheval arabe, ils ont commis des erreurs semblables.

Il faut noter en outre que c'est principalement dans les déserts de Syrie ou sur leur bordure nord-est qu'ils ont recueilli l'essentiel de leurs renseignements sur les chevaux arabes, renseignements très nouveaux pour l'époque. Enfin, il faut noter encore que les explorateurs rapportèrent du Machrek un nouveau terme générique pour désigner cette variété arabe du cheval oriental. Terme inconnu jusqu'alors tant des Européens que des maîtres arabes de l'époque classique : Le Kohelan. Il faut savoir en effet, que les hippiatres arabes des VIIIe, IXe, Xe siècles et suivants ont parlé des chevaux des Arabes (exemple: Al Kitab Asma Khil al Arab : « Le Livre du nom des chevaux des Arabes », de Muhamad Ibn al-Arabi), qu'ils ont divisés en chevaux purs : Arab, en chevaux purs sauvés : Atiq, et chevaux mélangés : Hejin (tel le plus célèbre d'entre eux, Ibn Kelbi), mais que jamais ils n'ont parlé de Kohelan. Nous traiterons largement de cette question dans d'autres chapitres.

En revanche, les Européens, à partir du début du XIXe siècle, partant à la recherche du Kohelan dans les émirats arabes du Machrek, en découvriront une infinité de familles.

On reste perplexe devant un tel « Gotha » tout incomplet qu'il soit et il vient immédiatement à l'esprit que la classification de l'Equus Caballus Arabicus en une profusion de familles, ne nous fera pas avancer d'un pouce dans sa connaissance profonde. Si l'on ajoute à cela le fait que, dès le XVIII siècle, les Occidentaux transcrirent ces noms, issus de mots arabes plus ou moins bien entendus, non pas en lettres arabes, mais en lettres latines, selon des règles différentes de phonétique dans chaque pays d'Europe ; que souvent ils ne leur donnèrent pas le même sens ; on comprend la confusion à laquelle on est arrivé rapidement ! Nous en donnons quelques exemples en fin de ce chapitre. On peut donc affirmer qu'il est impossible de parvenir à une connaissance sérieuse du Cheval des Arabes à partir de ce vocabulaire « arabo-germano-franglais ». C'est pourquoi, partant à la recherche de ce cheval mystérieux : le Kahlan... l'Arab (7), nous questionnerons les Arabes eux-mêmes et l'histoire de leur Nation.

Publié dans Les chevaux des Arabes

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PHILIPPE 08/01/2008 00:03

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